Séance plénière au Parlement européen, à Strasbourg, le mercredi 7 octobre 2015. Le site de l’europarlement annonçait la venue du président français et de la chancelière allemande, venue mise en scène en parallèle avec celle du président Mitterrand et du chancelier Kohl en novembre 1989, il y a 26 ans, dans un tout autre contexte – l’UE comptait alors 12 membres, le mur de Berlin venait de s’effondrer, une dynamique nouvelle était logiquement attendue, jusqu’à l’euphorie, par les peuples européens. Au programme 26 ans plus tard donc, deux discours, et débat avec les chefs des groupes parlementaires. « Monsieur le Président, Madame la Chancelière fédérale, nous sommes impatients de connaître la teneur de vos idées et de l'impulsion que vous comptez donner à notre avenir commun », invitait Martin Schulz, président (allemand) du parlement européen après une brève ouverture (1). 

 

Sans surprise, les discours des deux dirigeants se sont inscrits dans leur temps : « Au lieu du mot '’espoir", employé par Mitterrand et Kohl, les discours de Merkel et d'Hollande étaient marqués par le mot "crise" : crise économique, crise sociale avec ses milliers de jeunes au chômage, crise des réfugiés et crise de la sécurité – avec le conflit en Ukraine et le terrorisme des fondamentalistes islamiques qui menacent l’Europe » écrit Karin Finkenzeller pour Die Zeit, ajoutant : « De réponse aux défis de l’Europe d’aujourd’hui, il n’y en avait pas » (2). Même déception pour Jörg Munich Berg (radio allemande Deutschlandfunk), qui, après avoir souligné « qu’il était bon qu’Angela Merkel et François Hollande soient ensemble au Parlement européen » parle d’occasion manquée : « Il manque une vision, un vecteur directionnel dans lequel l’Union européenne devrait se projeter. Pas un mot sur un approfondissement de l'union économique et monétaire au moment où celle-ci tend à se fragiliser chaque jour un peu plus. Merkel et Hollande ont manqué une occasion d'aborder ces questions. Vu sous cet angle, la réunion était une occasion manquée » (3).

 

Effectivement, François Hollande se pose pendant une demie heure en commentateur, les deux pieds dans un passé qu’il privilégie (Jacques Delors, François Mitterrand), puis, feuilletant le catalogue des « crises » actuelles, se tourne, tout en incantations, vers « un avenir à engager », dans l’urgence : « Nous avons à répondre à l’urgence, elle est là, et personne ne peut fermer les yeux sur les réalités du monde, personne (…). Nous devons répondre à l’urgence et garder le cap sur le long terme » (4). Lequel, précisément ? Angela Merkel à son tour aborde les problèmes qui la préoccupent – les migrants, le règlement de Dublin (demander l’asile se fait dans le pays d’arrivée, ce qui pour elle doit être modifié. Comment, précisément ?) - le soutien à une Europe unie (« les défis pan européens ne peuvent pas être résolus par les Etats isolément, mais seulement par les Etats ensemble ») - « beaucoup de choses justes », commente le Spiegel, mais qui auraient été courageuses il y a quelques semaines et qui ne sont aujourd’hui qu’évidences – non anticipées. Pire, « les discours tenus par Merkel et Hollande devant le parlement de Strasbourg incitent à la peur : cela ne va pas réussir » (5).

 

« L’impulsion » attendue vers un « avenir commun » a donc fait long feu.

 

Le rappel aux dures réalités est donc venu des chefs de deux chefs de groupes parlementaires (Europe de la liberté et de la démocratie directe et Europe des nations et libertés), tous deux tribuns accomplis, le britannique Nigel Farage dont le parti (UKIP) a réalisé une belle percée lors des dernières élections européennes dans son pays, et la française Marine Le Pen, à la tête de la plus grosse représentation de députés français au PE (25 élus contre 13 au PS, le groupe qu’elle préside avec Geert Wilders comporte 37 députés plus deux non inscrits, Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch). Oui, dit le premier, « toute personne saine d’esprit pense qu’il était sensé de voir la France et l’Allemagne assis autour d’une table ensemble, discuter et mettre en place des accords commerciaux, quand nous étions dans les années cinquante. Et travailler comme des nations souveraines et démocratiques pour la paix. Tout cela était absolument juste et bien pensé ».Malheureusement, poursuit Nigel Farage à sa manière très directe, cette association a mal tourné, ce qui règle aujourd’hui les rapports n’étant plus la recherche de la paix, mais celle du pouvoir. En effet « quand Mitterrand et Kohl sont venus ici représentant leurs pays il y a 26 ans, leur partenariat était celui d’égaux – ce qu’il n’est plus. La France est aujourd’hui sévèrement diminuée, piégée par une monnaie dans laquelle elle ne peut se redresser, et la voix française dans ce partenariat et en Europe est devenue, pour le dire franchement, portion congrue ». Puis, mettant les points sur les i quant à l’origine de la construction européenne : 

 

« Il est ironique de constater que ce projet, conçu pour contenir la puissance allemande, nous a donné une Europe totalement dominée par l’Allemagne ».

 

Les interventions des chefs de groupes ne durant que quatre minutes, Nigel Farage ne fait qu’effleurer le problème de l’euro (« L’Allemagne a une monnaie sous-évaluée de 20%, un excédent commercial croissant et massif. Et la plus grosse partie de cet excédent depuis la crise de 2008, vient de ses exportations vers les autres pays européens » - la Commission dit beaucoup plus poliment la même chose). Comme il effleure l’attitude allemande envers les migrants (« Ce que vous avez fait, c’est ouvrir les portes à de jeunes hommes, des migrants économiques » - dont « 80% ne sont pas syriens »). Il préfère relever la domination allemande sur ses voisins (la Hongrie, la Grèce) dont les opinions sont « écrasées », quand elles ne plaisent pas à l’Allemagne. S’il conclut sans surprise avec le vœu que le référendum britannique sur le Brexit réussisse, il a des mots rudes pour décrire l’Union européenne d’aujourd’hui, l’échec « d’une idée brillante qui a mal tourné » : « Ce n’est pas là une Europe de paix, c’est une Europe de division, c’est une Europe de la discorde, c’est une Europe du ressentiment ». Il condamne enfin celle qui est proposée « l’Europe ne fonctionne pas, donc nous devons avoir plus d’Europe, plus des mêmes échecs » (6).

 

Bien sûr, les propos tenus par Nigel Farage sont très peu repris dans la presse française, son attention retenue par l’interpellation de Marine Le Pen (« Merci, Madame Merkel, de venir aujourd’hui avec votre vice-chancelier, administrateur de la province France. Monsieur le vice-chancelier, j’aurais aimé pouvoir vous appeler M. le Président de la République, par respect pour votre fonction, mais pas plus que votre prédécesseur, vous n’exercez cette présidence »). Rendons d’abord à César ce qui lui appartient : l’expression de vice-chancelier est celle d’Emmanuel Todd, homme de gauche : « Cela fait déjà un moment que je parle de François Hollande comme du « vice-chancelier Hollande ». Voire même, désormais, plutôt comme d’un simple « directeur de communication de la Chancellerie ». Il n’est rien. Il a atteint des niveaux d’impopularité exceptionnels, qui viennent pour une part de sa servilité en face de l’Allemagne. François Hollande est aussi méprisé par les Français parce qu’il est un homme qui obéit à l’Allemagne » (entretien avec Olivier Berruyer, 1er septembre 2014) (7). L’expression, que l’anthropologue a utilisée lors de conférences données en Allemagne est donc publique, elle égratigne un comportement politique et non une fonction, sa reprise dans l’arène du Parlement européen légitime. 

 

Que dit Marine le Pen ? (8).

 

A sa manière directe – que l’on partage ou non ses convictions et ses postures n’est pas le sujet ici, elle va parler de la mise à mal des intérêts français, et de ceux des nations européennes, n’hésitant pas à s’adresser à la chancelière allemande : « Je ne vous reconnais pas, Madame, le droit de disposer de nous, dans une tentative absurde de domination allemande de l’Europe. La défense des intérêts allemands ne justifie pas la vassalisation des autres peuples d’Europe ». Elle rappelle encore sans ambages que le président est, dans la constitution française, le garant de cette constitution, et que, ce qui est exact, « le titre 1 de la constitution est : de la souveraineté ». Une souveraineté que le président a « le devoir » de défendre – ramenant au fond au premier plan un problème que nul dans l’UE ne sait résoudre aujourd’hui, celui de la légitimité des « transferts » progressifs du pouvoir de décision des autorités nationales à une institution communautaire. La Cour allemande de Karlsruhe a, elle, statué en 2009 : « Le Parlement européen n’est pas l'organe de représentation d'un peuple européen dont ses députés seraient les représentants (...). La majorité du Parlement de Bruxelles ne représente (donc) pas automatiquement la majorité des peuples de l'Europe ”. En conséquence, le lieu légitime du débat démocratique « est en premier lieu entre les mains des corps constitutionnels nationaux (qui agissent) au nom des peuples ». Il n’y a ni peuple, ni nation européenne, mais des traités internationaux : « L’Union européenne continue à constituer une union autour de règles (Herrschaftsverband) fondées sur le droit international, une union qui repose en permanence sur la volonté de ses Etats membres souverains» (9). Il faut relire, c’est très clair.

 

Aucune casuistique – et le président Hollande y excelle, comme il manie sans rougir la mauvaise foi (l’UE aurait décidé à 28 sur les migrants ?) – ne résoudra une question fondamentale pour les peuples européens : lorsque le président français évoque une « souveraineté » européenne, de quoi parle-t-il ? Qui l’exerce ? Les peuples interrogés ont dit non à plusieurs reprises aux projets « d’intégration » qu’on leur a présentés – et sont aujourd’hui déçus par les promesses européennes, nous sommes très loin de 1989 et de ses espérances. La réalité est simple : si un pays abandonne sa souveraineté (monnaie, défense, frontières, impôts…), il n’est plus souverain. Passer des traités et accords commerciaux est une chose – qui permet d’affirmer une puissance. Le reste appartient-il à une quelconque bureaucratie, quel que soit son nom et sa pompe ? Non, sauf à accepter de n’être plus une nation, cadre incontournable de la démocratie. Il y a là un choix, que les peuples n’ont pas fait – l’Allemagne s’affirmant souveraine dès 2009.

 

En la matière, l’esquive ne masque pas le vide, vide de projet et de proposition, vide de réflexion sur les lendemains possibles, sur la diversité de l’Europe aussi, qui est une richesse inexploitée dans le cadre actuel. La passe d’armes à Strasbourg – quels que soient les agendas personnels de Nigel Farage et Marine Le Pen – a au moins amené à la lumière, pour le plus grand nombre, une réflexion fondamentale sur l’avenir européen. Où est l’avenir commun ?

 

Pour l’heure une chose est claire : le roi est nu.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

(1) Parlement européen, le 7 octobre 2015, Martin Schulz, Ouverture de la séance solennelle avec le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel

 

(2) Die Zeit, le 7 octobre 2015, Karin Finkenzeller, Merkel und Hollande, Kein Ruck geht durch Strasburg

 

(3) Deutschlandfunk, le 7 octobre 2015, Jörg Munich Berg, Den Erwartungen nicht gerecht geworden

 

(4) Site de l’Elysée, le 7 octobre 2015, Discours du président de la République au Parlement européen

 

(5) Spiegel online, le 7 octobre 2015, Markus Becker, Rede in Strasburg : Zu Schwach, um Europa zu stärken

 

(6) Intervention de Nigel Farage au PE, 7 octobre 2015 (sous-titrée en français, 3’39) :

 

(7) Entretien d’Emmanuel Todd avec Olivier Berruyer, les Crises.fr, le 1er septembre 2014, partie 1, La France s’est mise dans un rapport volontaire de servitude à l’Allemagne

 

(8) Intervention de Marine Le Pen au PE, le 7 octobre 2015, (4’24)

 

(9) Voir Léosthène n° 501/2009, le 8 juillet 2009, UE : une contribution allemande

La responsabilité de l’intégration européenne est en premier lieu entre les mains des corps constitutionnels nationaux (qui agissent) au nom des peuples ”. Ainsi ont parlé les sages de Karlsruhe – la Cour constitutionnelle allemande – le 30 juin dernier. Ils se prononçaient sur la compatibilité du Traité de Lisbonne avec la loi fondamentale allemande. “ L’Union européenne continue à constituer une union autour de règles (Herrschaftsverband) fondées sur le droit international, une union qui repose en permanence sur la volonté de ses Etats membres souverains ”. Dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, “ l’Acte approuvant le Traité de Lisbonne (Zustimmungsgesetz zum Vertrag von Lissabon) est compatible avec la loi fondamentale ”. Le compromis est intéressant : il ne remet pas en cause l’édifice complexe qui permet à vingt sept Etats de fonctionner ensemble tout en rappelant que l’exercice démocratique des citoyens s’inscrit dans le cadre national des institutions parlementaires qui agissent en leur nom, en toute légitimité. Rien ne sera plus comme avant et le chemin est une fois de plus à inventer. Analyse.
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